Il était seul. Trompeusement seul et entouré à la fois. Un passant de hasard aurait pu croiser un certain nombre d'autres silhouettes chaudement vêtues ici et là dans des ruelles adjacentes, ou en avant et en arrière de l'homme en robes sombres, l'une à quelques pas devant lui, un peu sur le côté. Mais peu se retrouvaient ici par hasard, et encore moins survivaient très longtemps sans apprendre à prêter attention à de tels indices que la présence d'un panache de vapeur claire devant le visage d'une des silhouettes, et une totale absence de tout signe de cette sorte chez les autres.
La neige tombée dans la nuit avait étendu son blanc manteau sur l'ancienne capitale, encore intouchée à cette heure matinale et le long de ces rues, peu fréquentées et que ne revendiquait formellement aucune des alliances qui avaient fait de Paris leur repaire. Tout au plus pouvait-on dire que ces rues s'étendaient entre le refuge de longue date des Nécromanciens, et le point de chute actuel le plus connu de certaines personnes (mais rien n'excluait après tout qu'il s'agisse tout autant d'hommes, que de mi-bêtes ou d'autres choses plus étranges encore) qui vendaient au plus offrant leurs services d'assassins. Guère d'affinités entre ceux-ci et ceux-là, mais pas d'hostilité généralisée non plus.
Un sourire étira le coin de lèvres pâles, dans l'ombre de la capuche fourrée. Une matinée à ne presque pas mettre un vampire dehors, tant elle s'efforçait d'être claire, et -fait assez rare- y parvenait presque en dépit de l'épais manteau de nuages ternes qui comme toujours voilaient le ciel. Un décor qu'on aurait pu dire lugubre, mais qui ne pesait pourtant guère sur l'esprit du promeneur, fraîchement revenu de contrées plus ensoleillées.
Une liberté de mouvements que le nécromancien chérissait, et préservait farouchement en dissimulant son apparence à tous regards étrangers, comme en cet instant, silhouette d'une hauteur et d'une épaisseur incertaine emmitouflée de chaudes et longues robes noires soyeuses, recouvertes d'une pelisse de renard argenté, les robes comme le manteau pourvus d'une capuche et complétés d'un masque d'un noir d'ébène aux fins traits d'or, entre ironiques et inexpressifs.
Un jour peut-être, pouvoir se fondre à nouveau dans la masse humaine plus tout à fait aussi ignorante serait sans prix. Etrange tournure de pensée quand on savait que le nombre de capitales touchées par le phénomène de pénombre éternelle ne faisait qu'augmenter, mais Kerl Dragasani n'avait pas survécu jusqu'à un âge que même des vampires auraient considéré respectable, sans prévoir beaucoup plus loin qu'au jour le jour.
Et puis, son excentricité vestimentaire faisait depuis longtemps partie du paysage. Elle avait été adoptée, parfois, par certains confrères plus ou moins nombreux, qui avaient vite saisi l'avantage de dissimuler leurs traits, d'afficher un certain esprit de corps, et de toujours laisser planer sur ceux qui les observaient une cruelle incertitude quant à l'identité et aux capacités exactes de celui auquel ils avaient affaire. Des sans-talents avaient même tenté d'usurper cette protection pour se déplacer plus à leur aise dans cette ville où ils faisaient figure de repas ambulant pour une bonne moitié des résidents, mais c'était il y avait bien longtemps maintenant. Et désormais une très, très mauvaise idée. Oui, vraiment très mauvaise.
D'une main gantée, il poussa la grille du cimetière et s'avança entre les tombes, à pas lents. Il était arrivé à destination. Certains des morts qui reposaient ici, une assez grande quantité même, se détournaient de lui pour ce qu'il était et ce qu'il pouvait leur faire, mais il s'en désintéressa comme à son habitude quand il n'avait nul besoin pressant de parler à l'un d'entre eux en particulier. Il en restait bien assez qui ne demandaient pas mieux que de converser, et ce jour-là il n'était là que pour ça.